Le texte de Platon

Critias : - J'irais même jusqu'à dire que c'est précisément à se connaître soi-même que consiste la sagesse (sophia), d'accord en cela avec l'auteur de l'inscription de Delphes. [...] C'est ainsi que le dieu s'adresse à ceux qui entrent dans son temple, en des termes différents de ceux des hommes, et c'est ce que pensait, je crois, l'auteur de l'inscription : à tout homme qui entre il dit en réalité : « Sois sage. » Mais il le dit, comme un devin, d'une façon un peu énigmatique ; car « Connais-toi toi-même » et « Sois sage », c'est la même chose, au dire de l'inscription et au mien. [...] Socrate : - Dis-moi donc, repris-je, ce que tu penses de la sagesse. Critias : - Eh bien, je pense, reprit-il, que seule de toutes les sciences, la sagesse est la science d'elle-même et des autres sciences. Donc, repris-je, elle serait aussi la science de l'ignorance, si elle l'est de la science. Assurément, dit-il. En tout cas, le sage seul se connaîtra lui-même et sera seul capable de juger et ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas, et il sera de même capable d'examiner les autres et de voir ce qu'ils savent et croient savoir, alors qu'ils ne le savent pas, tandis qu'aucun autre n'en sera capable. En réalité, donc, être sage, la sagesse et la connaissance de soi-même, c'est savoir ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas. Est-ce bien là ta pensée ? Oui, dit-il. [...] Socrate : Vois donc, camarade, quelle étrange théorie nous nous chargeons de soutenir. Essaye de l'appliquer à d'autres objets et tu verras, je pense, qu'elle est insoutenable. Comment cela, et à quels objets ? Demande Critias. Voici. Demande-toi si tu peux concevoir une vue qui ne soit pas la vue des choses qu'aperçoivent les autres vues, mais qui serait la vue d'elle-même et des autres vues et aussi de ce qui n'est pas vue, qui ne verrait aucune couleur, bien qu'elle soit une vue, mais qui se percevrait elle-même et les autres vues. Crois-tu qu'une pareille vue puisse exister ? Non, par Zeus ! Répond Critias. [...] Socrate : Mais à propos de science, nous affirmons, à ce qu'il paraît, qu'il en est une qui n'est la science d'aucune connaissance, mais la science d'elle-même et des autres sciences. Nous l'affirmons, en effet.

Platon, Charmide, 164 d-168 a, trad. É. Chambry, Garnier-Flammarion, 1967, pp.287-291.